04 janvier 2018

Souvenirs de Brüx Hydrierwerk


Aux prises avec l'Abwehr
par le révérend père Jean-Marie CORBE

(articles publiés dans les "Échos du IV C",
journal de l'Amicale, entre octobre 1947 et avril 1948)


     C'est une histoire riche en péripéties, qui se passait aux mois d'avril-mai 1943. Vous vous souvenez (il s'adresse à ses compagnons d'infortune au sein de l'important Kommando 459 de Brüx Hydrierwerk - NDLR) qu'à cette époque, l'Abwehr, [1] qui n'avait jamais eu en particulière estime les prêtres prisonniers, les accabla alors de tracasseries et d'interrogatoires.
     Mon tour vint donc aussi. Je souligne, en passant, qu'étant aumônier du B.A.B. 27, [2] je ne relevais pas, administrativement, du Stalag IV C, et que la surveillance de ma précieuse et dangereuse personne incombait aux officiers et Sonderführer de mon bataillon.

     Or, voilà qu'un jour - c'était, si j'ai bonne souvenance, le mardi 6 avril - deux Sonderführer du B.A.B. 27 font irruption inopinément dans la chambre des infirmiers du Camp B [3] où je logeais. C'étaient le jeune Doerrer, que nous appelions par son prénom, Georges, et un nouveau venu à la gueule peu sympathique, un certain Schmeer, que je sus plus tard, être responsable de la démarche. Georges s'adresse à nous :
- Voudriez-vous avoir l'obligeance d'évacuer cette pièce.
     J'en connais qui sentirent passer un petit vent froid plus bas que les épaules, bien que le soleil fut riant et l'air très calme ; c'est que notre home était truqué comme une boîte à malices : il y avait des fausses pièces d'identité dans les montants des lits en tubes de fer, ainsi que d'assez fortes sommes en "argent civil", des vestons et des pantalons civils entre les doubles cloisons, des casquettes et des cravates dans certaines paillasses... et cette intrusion inopinée se présentait comme une fouille de type courant !
     Le mieux était de ne pas laisser paraître notre émoi ; tout le monde se prépare donc à sortir, pour obtempérer. J'empoigne un livre, jette ma capote sur mes épaules pour aller m'allonger au soleil ; mais un :
- Non, pas vous ! me retient.
- Alors, dis-je, c'est pour moi que vous êtes venus. De quoi s'agit-il ?
Georges attend que tout le monde soit sorti, puis me dit sans ménagement :
- J'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer.
Ce n'était pas un deuil ; l'homme de confiance aurait hérité de la corvée ! Mais alors quoi ?
- Dans ce cas, permettez que je m'assoie, et je m'appuie sur le bas de mon lit.
- Voilà ! Désormais vous n'êtes plus Prieser du Bataillon 27.
J'avais l'habitude  de ces décisions imprévues ; je souris.
- Quel est l'évêque qui a pris cette décision ?
- C'est sérieux, me dit Georges, et vous devrez rendre au Bataillon tous les instruments du culte !
Comme ça, sans enquête, sur un soupçon ou un racontar, dont j'ignorais tout, je pouvais être déclaré "suspens". Je ne voulus pas marcher.
- Est-ce le major Wirthmann (commandant le B.A.B. 27) qui a décidé cela ?
- Je ne puis pas vous dire, qui l'a décidé, je dois seulement vous le notifier, me fait Georges, visiblement embêté.
- C'est bien ! dis-je, mais je proteste contre l'arbitraire d'une décision sans jugement.
Schmeer, qui n'avait encore rien dit, intervient alors :
- Nous rendrons compte de tout ce que vous aurez dit ou fait !
La provocation était évidente dans le ton de sa voix ; on sentait qu'il n'avait pas l'habitude qu'on lui résistât.
- Vous aurez matière à un long rapport, dans ce cas, repris-je, car je refuse absolument de vous remettre les "instruments" du culte, comme vous le dites.
- Pourquoi cela ? demande Georges
- Parce que le Bataillon n'a aucun droit de les réclamer. Les ornements nous ont été remis directement par les Capucins de Brüx ; s'ils doivent être rendus, c'est moi-même qui les leur rendrai, car j'en ai la garde personnellement. Les livres qui me sont adressés de France, par l'Aumônerie Générale des P.G. [4] sont tous passés à la censure, et vous n'avez aucun motif de les reprendre. Ce qui vous intéresse le plus, c'est sans doute le vin de messe ; je regrette, mais je ne puis vous le rendre, car, même si je n'ai plus le droit de célébrer la messe en public, personne ne peut m'empêcher de la dire en particulier, du moins jusqu'à nouvel ordre.
Je sentais que Schmeer aurait bien voulu intervenir, mais Georges reprit tout de suite, comme pour s'excuser d'avoir à s'acquitter d'une fâcheuse besogne :
- D'ailleurs, vous pouvez toujours continuer vos conférences.
Ce qui m'étonna quelque peu, mais je répondis goguenard :
- Je vous remercie, messieurs, et ils se retirèrent.

     Le temps de rassurer les copains de la chambre 94, qui se demandaient ce qui s'était passé, et je cours au bureau d'O...., [5] pour savoir si le commandant du camp n'avait rien envoyé me concernant. Tout juste ! Hellwig, un autre Sonderführer, dont nous n'avions à dire que du bien, venait de déposer un papier ainsi qu'un libellé : "Les aumôniers des Bataillons 4, 27 et 33 ne devront plus, désormais, prendre la parole en public dans les cérémonies religieuses. Ils devront se contenter de "faire" la messe. Si, cependant, ils avaient à faire, à leurs camarades, une communication concernant le culte, ils devraient en avertir M. le commandant du camp, en indiquant l'heure. Signé : Schwalb".
Je relis le papier : "Les Aumôniers " ? J'étais le seul.
On me demandait, en somme, de me conformer aux dispositions de la Convention de Genève [6], le commandant du camp ayant droit de regard sur tout ce qui se fait à l'intérieur de son Lager (camp NDLR). C'était un simple rappel du statuo quo : chaque vendredi, je remettais entre les mains de l'homme de confiance un programme (restreint !) des activités religieuses de la semaine, et j'étais en règle, le père Schwalb aussi ; j'aurais été mal inspiré  de vouloir me soustraire à cette formalité, car le "vieux" était très compréhensif, même courtois avec nous.

     Ainsi, à quelques minutes d'intervalle, deux décisions opposées venaient de m'être notifiées, par deux autorités différentes : le B.A.B. 27 en l'espèce le Sonderführer Schmeer (resté dans la coulisse mais véritable instigateur), me retirait mes fonctions religieuses ; le Lagerführer du Kommando 459 [7] me les confirmait au contraire en me rappelant la règle du jeu. Deux minutes de réflexion me mirent devant cette évidence que ni l'un, ni l'autre n'avait pris de lui-même l'initiative qui me concernait : ils n'avaient fait qu' interpréter un ordre venu d'ailleurs. Mais d'où ? Cela ne pouvait être que du Stalag IV C.

     J'en eux la confirmation immédiate en me rendant à la poste, où je trouvai un autre interprète, le Sonderführer Bauer, dit "Thérèse", dit "La Brune", en raison de certaines... je n'insiste pas !
- Monsieur Corbe, me dit "Thérèse" en faisant des grâces et des minauderies, il est arrivé de Wistritz, ce matin, un pli vous concernant. C'était marqué "secret", et je ne sais pas ce qu'il contenait.
     Cela me suffisait et je lui dis merci pour le renseignement. A peine rentré, je pris ma plus belle plume, et écrivis le "poulet" suivant :
" Le P.G. CORBE Jean, 62.183/X B, à Monsieur l'Abwehroffizier du Stalag IV C, Wistritz.
" Très étonné de la décision prise à mon endroit, j'ai l'honneur de vous demander de vouloir bien faire une enquête approfondie sur ce sujet. Je déclare prêt à vous fournir tous renseignements qu'il vous plaira de me demander." Et je signe.
     C'était peut-être osé de ma part, mais j'aurais bien voulu savoir ce que l'on me reprochait... Mon papier passe au bureau de Schwalb, puis à celui du B.A.B. 27 et s'achemine sur Wistritz. Le vendredi suivant, 9 avril, la réponse vient du IV C : "Interdiction de toute activité dans le camp".
Cette fois la situation était claire : on avait voulu frapper un grand coup. J'étais knock-down, mais pas encore pour le compte !
     Tout de même, une chose était à éviter ; c'était de me mettre en défaut. D'accord, avec le Père LE GALL [8], du Camp A, il fut résolu que, le dimanche suivant, je ne prendrais pas la parole ni ne chanterais la grand'messe, comme je devais le faire. Je me contentai donc de "tenir les orgues", en l'espèce le piano de l'orchestre et de diriger le chant. Dans le même temps, tout en réfléchissant à ce que l'Abwehr pouvait bien me vouloir, j'avais abandonné mes cours du soir au certificat d'études, les conférences, les réunions diverses, et j'avais dû en donner les raisons aux copains ; je les invitais au calme, espérant une prompte convocation devant le Haupmann  Jähkel.

     Le vendredi suivant, jour où devait être remis le programme religieux pour la semaine à venir, je vais trouver Schwalb et lui explique que cela ne pouvait plus durer comme cela. Je lui demande ce qu'il en pense, il me répond :
- A mon avis, c'est le résultat de calomnies à votre sujet. Lisez : "lettres, anonymes de petits potes qui songeaient à la relève". Et il ajoute :
- Je vous prie de croire, que je le déplore et que je n'y suis pour rien !
Je m'en doutais bien que ce n'était pas sa faute, à lui ; mais j'aurais voulu savoir quoi faire. Il me conseilla de rédiger un rapport détaillé sur mes activités dans le camp et de l'envoyer à Wistritz, accompagné d'une appréciation sur mon compte, qu'il se proposa de faire signer par tous les interprètes allemands qui me connaissaient.
J'acceptai la suggestion ; mais pour l'immédiat ? Le surlendemain était un dimanche, c'était mon tour de prêcher, il fallait calmer les mécontentements qui grossissaient.
- Faites comme vous voudrez, me dit-il, que tout se passe dans l'ordre ; je ne veux rien voir !
Le brave homme !


Échos du IV C n° 7 - septembre 1947 - 

     Voici donc comment se présentait pour moi la situation en cette mi-avril 1943 : interdit de "toutes fonctions à l'intérieur du camp", par ordre du Hauptman Jähkel, Abwehroffizier de Wistritz, j'avais reçu du Hauptman Schwalb, commandant le Kdo 459, de n'être pas inquiété si, tenant pour nulle et non-avenue cette sanction extra-judiciaire, l'exercice de mes fonctions ne causait pas de trouble dans le camp.
Ô diplomatie !...

     Au jour des Rameaux, donc, je chantai la Grand'Messe et prêchai prenant sujet des difficultés que le Christ avait eues avec les "autorités détentrices" pour expliquer aux copains de quoi il retournait en l'occurrence, et les inviter au calme. "Tout se tassera !" Telle fut, à peu près, ma conclusion.
     J'en avais la certitude intime que tout se tasserait ; mais je me demandais bien par quels cheminements, et sur quelles bases je pourrais établir ma stratégie ; jour après jour, je retournais en esprit et ruminais des pensées diverses autour de ce thème : "Que me veulent-ils ? Que savent-ils ou que croient-ils savoir sur mon compte ?"

     Le capitaine Schwalb, d'accord en cela avec les interprètes Hellwig et Renner, m'avait conseillé de rédiger un rapport sur les multiples occupations que j'avais dans le camp. Quoique plus détaillé, ce rapport affecta l'allure impersonnelle et administrative de celui du 6 avril. J'y notais, pour chaque jour de la semaine, les réunions auxquelles je participais :
  • lundi : cours de sciences pour les candidats au certificat d'études ; 
  • mardi : réunion R.P.G. (??), causeries morales, sociales, voire économiques ; 
  • mercredi : causeries scientifiques (si ce n'était pas une conférence-récital sur Charles Trénet) ;
  • jeudi : présentation de concert, quand cela se trouvait ; 
  • vendredi : rien ! - ils n'avaient pas besoin de savoir que ce jour là, d'ordinaire, avaient lieu nos cercles d'études d'Action catholique ; ils l'ignorèrent d'ailleurs jusqu'à la fin ; 
  • samedi  : relâche, pour la lessive et les confessions (c'est encore un genre de lessive !)
     C'est le 19 avril, je crois, que je portai ce memorandum au bureau de Schwalb, qui me fit lire un rapport sur mon compte, rédigé par Hellwig, si j'ai bonne souvenance, et signé de onze Sonderführer de trois Bataillons, ceux qui me connaissaient le mieux ; rapport dithyrambique où l'on trouvait pas assez de mots, ni assez flatteurs, pour dire que j'étais le merle blanc, l'incomparable... et tout, et tout ; bref, une espèce de Messie !

      Je n'aurais pas voulu, oh ! pour rien au monde, que ce rapport fût rendu public dans le camp ; je ne me connaissais pas d'ennemis à Brüx, mais je crois que ce "poulet" (pas toi, le Grand !...) aurait pu me compromettre dans l'esprit de plusieurs.
     Voilà donc les deux papiers, le mien et celui des interprètes, acheminés sur Wistritz. Mais Wistritz faisait le mort, imperturbablement. Pas le moindre souffle, d'aménité ou de colère, parti du Stalag, ne vint agiter les feuilles des maigres tilleuls qui végétaient chichement sur la place Parmentier [9] (qui n'était pas encore baptisée), ni détourner la suave et pénétrante odeur de "merde chat" que le vent de Nord-Est rabattait périodiquement de l'usine sur le camp. J'en étais pour mes frais d'encre et de papier et l'activité phosphorée de ma substance grise s'était dépensée gratuitement.
Il fallait autre chose - en tout cas quelque chose. Mais quoi !...
     Un après-midi que j'invoquais Machiavel en me grattant l'occiput, ce qui est pour moi la marque d'une attention concentrée, j'eus une inspiration ; répondant à mes imprécations, Machiavel venait à la rescousse. Vous ne vous doutiez pas, mes chers amis du 459, lorsque nous faisions ensemble le Chemin de la Croix dans le réfectoire de la Kantine B, en ce Vendredi Saint 1943, vous ne pouviez pas alors vous douter que je mûrissais sous mon calot une combinaison inspirée par l'immortel auteur d' "Il Principe".

Échos du IV C n° 8 - octobre 1947

     C'est un petit jeu très récréatif et bon marché : il consiste à mettre en présence du même os ("libre" évidemment - les rédacteurs se chargeront de réclamer à Pierre Dac une indemnité publicitaire), en présence du même os ("libre") disais-je, deux chiens affamés ; ça ne loupe jamais, essayez : pendant qu'ils se bagarrent on compte les points.
     Voici donc ce que j'avais élucubré, et le succès devait passer toutes mes prévisions. Me trouvant sur le territoire du IV C, l'officier d'Abwehr du Stalag avait droit de contrôle sur moi et sur mon comportement : il venait même d'affirmer ce droit d'une manière quelque peu brutale ; mais, d'autre part, je relevais du B.A.B. 27 qui, lui aussi, comptait un Abwehroffizier dans son État-Major, et ce dernier devait bien avoir, pensais-je, quelque prétention à régenter ma conduite. J'avais les deux chiens nécessaires pour le "petit jeu récréatif et bon marché", - l'os ("libre"), c'était moi. Ou plutôt non : moi, j'allais être la galerie et l'os ("libre") serait le débat en cours.
Un point cependant me demeurait obscur, et je me demandais s'il ne constituait pas le point faible de mon échafaudage : puisque la décision du IV C m'avait été signifiée par deux Sonderführer du B.A.B. 27, cela ne signifiait-il pas que les deux officiers d'Abwehr étaient "de mèche" pour me faire la vacherie ? On allait bien voir, après tout !

     Je demandais à Roger MORÉ-PHILIP [10], mon Vertrauensmann d'alors, de m'accompagner au "Stab" (bar - NDLR) du B.A.B. 27 pour voir le major Wirthmann ou son Abwehroffizier. Mais ces deux messieurs étaient en "Urlaub" (Vacances, permission - NDLR) pour 14 jours, à l'occasion des fêtes pascales. Je dus attendre leur retour pour mettre en marche ma petite affaire. C'est le vendredi 7 mai, que jaillit l'étincelle !... et ça fit du bruit ! Quelle étincelle, mes amis !

     J'eus la chance de trouver réunis le major et son adjoint. Après les salutations d'usage, toujours très correctes, voire courtoises à mon égard, je suis invité à parler. Voici, à peu de choses près, les propos qui furent échangés.
- Vous savez, messieurs, que l'Abwehr de Wistritz a pris une décision contre moi, m'interdisant toute fonction à l'intérieur du camp, même auprès de mes camarades du Bataillon 27 - cela dure depuis un mois et je n'ai pas encore pu obtenir d'aller défendre ma cause au Stalag. Je ne sais même  pas de quoi l'on m'accuse. Je suis très étonné e cet état de choses, et demanderais que la Convention de Genève soit appliquée (argument massue), aucun Prisonnier de Guerre ne devant être puni sans que sa culpabilité n'ait été établie.
- Geweiss ! Bien sûr !, répondent ces messieurs d'un seule voix, mais nous ignorons de quoi il s'agit.
Je sens que ça accroche. Il va y avoir du sport ! J'avais visé juste : c'était bien le Sonderführer Schmeer qui avait machiné toute l'histoire ; je ne m'étonne plus qu'il ne voulait pas que je voie les officiers ! Je puis donc jouer au "petit jeu récréatif et bon marché". Allons-y !

     Je leur raconte tout ce que vous savez déjà, négligeant tel détail, en amplifiant un autre, disant, incidemment et sans avoir l'air d'y toucher, que le Sonderführer Schmeer, au mépris de la loi militaire allemande, avait intercepté une demande adressée par moi aux officiers de mon Bataillon par la voie hiérarchique (ledit Schmeer eut droit à un "abattage" maison dont il me sut longtemps un gré hargneux et dont il eut l'occasion de se venger après notre départ de Brüx ; mais "ceci est une autre histoire" dirait Kipling, et j'espère y revenir un jour). Puis, j'ajoute que ce qui me surprenait le plus, c'était qu'une autorité de la Wehrmacht, étrangère au B.A.B. 27, ait pris une sanction contre moi sans en référer aux officiers dont je dépends immédiatement.

     Ah les petits potes ! Avez-vous jamais été témoins d'un cyclone, d'une tornade, d'un typhon, d'un raz-de-marée, d'une éruption volcanique, de l'explosion d'une bombe atomique ? Non ? Je le regrette, car ça vous serait utile pour vous faire une idée de ce qui se passa sous la casquette à pont des deux officiers en présence desquels je me trouvais.
     Le téléphone est décroché, l'on demande le Hauptman Jähkel, à Wistritz... "Aber Schnell !" Après quelques instants - pendant lesquels ils se renvoyaient l'un à l'autre des mots comme "Unerhört ! Unwahrscheinlich ! " "Inouï ! Invraisemblable !" qui qualifiait la conduite du IV C, - Wistritz répond. Je n'entendis que la moitié de la conversation mais comme ce fut presque un monologue, il ne m'en échappa que peu de chose :
- Heer, major Wirthmann ! du B.A.B. 27. Vous avez puni un prisonnier, qui est Geistlicher (chapelain - NDLR) de mon Bataillon. Vous n'en avez pas le droit. C'est "mon" prisonnier...
Vous connaissez la fécondité verbale d'un Allemand en colère. Vous imaginerez le ton, les gestes, les éclats de voix. Je ne vous en dit pas davantage.
     Je me représentais l'autre, malgré ses deux macarons sur la patte d'épaule, encaissant l'engueulade - au "Still gestangen" devant le téléphone et répétant des "Ia wohl ! Herr major !"
J'étais dans la position d'un gamin espiègle qui assiste, goguenard, à une prise de bec entre ses parents et son précepteur. Je buvais du lait... pensez donc, un doublé : Schmeer ! - Jähkel !
J'obtins, ce jour là, une convocation immédiate à l'Abwehr de Wistritz, c'est à dire pour le lundi 10 mai à 8 heures du matin.
     Je vous raconterai cette comparution le mois prochain.

Échos du IV C n° 9 - novembre 1947
     Ce matin du 10 mai 1943, je quitta donc le Lager 17-18 avec le Sonderführer Scheungraber, un grand Bavarois jeune et sympathique , pour me rendre à la convocation du Hauptman Jähkel, Abwehroffizier de Wistritz. Il entra sur nos talons dans les locaux de la justice militaire du Stalag IV C. Sans même prendre le temps de quitter ses gants et sa casquette, son premier mot fut pour appeler : - Herr Corbe !
- Présent, répondis-je, et il m'emmena sur la droite, dans un des petits bureaux du fond.
- Sprechen Sie Deusch ? questionna-t-il.
Prudemment, je réponds :
- Un peu, mais pas suffisamment pour tenir une conversation suivie.
Il me donna alors un interprète - un Sonderführer dont j'ai oublié le nom - et l'interrogatoire débuta sans désemparer : il était 8 heures moins le quart.

     Identité. Nom et prénom. Profession ? "Professeur de sciences naturelles dans un collège". Premier accrochage : selon lui, c'était impossible. Étant prêtre, je ne pouvais être que professeur de religion, si j'étais dans un "Gymnasium" ; si j'étais vraiment un professeur de sciences, ce ne pouvait être que dans un séminaire. Je compris sa difficulté et lui expliquai, appuyé par l'autorité du Sonderführer, qu'il avait chez nous, à côté de l'enseignement officiel, des établissements - dits libres - où prêtres et religieux pouvaient enseigner toutes les matières.

- Quels sont vos diplômes ?
Là, un petit coup de bluff de ma part : je lui énumérai les établissements où j'avais étudié : Sorbonne, Institut Pasteur, Institut catholique, Collège de France, Institue de chimie, ce qui était exact - mais je crois que je me prévalus d'un stock de diplômes sensiblement plus important que celui dont je suis, en réalité, titulaire. Est-ce a cela que je dus d'être invité à "prendre place" et interrogé assis ? Peut-être. Toujours est-il que le ton fut empreint, tout au long de ces trois heures et demie d'horloge, d'une correction impeccable, sans "gueulantes" ou coups de poing sur la table.

     Je viens de relire un compte rendu de cette séance, tel que je le rédigeai à mon retour, et que je fis parvenir à ma famille dans le double fond d'un colis. Je dois préciser ici, pour les camarades qui pourraient ignorer la chose, que, dans les Bataillons de travailleurs, nous étions fréquemment invités à alléger notre paquetage, en particulier à la fin de la saison d'hiver, à cause des déplacements toujours possibles ; tous les mois environ nous pouvions adresser des colis en France ; bonne combine pour faire savoir toutes sortes de choses que la censure n'eût point laissé passer...
     J'avais passé un mois à me demander ce que l'on pouvait bien me vouloir. Je fus vite servi... Après quelques questions sur l'organisation du culte catholique au camp de Brüx Hydrierwerk - organisation au sujet de laquelle l'Abwehr ne trouva rien à redire, puisque c'était d'accord avec le commandant du camp - il y eut une première passe d'armes qui s'engagea par une offensive brusquée :
- Que pensez-vous du maréchal Pétain ?
- J'en pense que c'est le vainqueur de Verdun et qu'il continue son devoir de Français - peut-être plus que son devoir !
- Cependant, vous ne faites pas partie des Comités Pétain ?
- Non, et je ne songe pas à en faire partie !
- Pourquoi cela ?
- D'abord, parce qu'il n'en existe pas dans mon Bataillon, ensuite, parce que je n'ai pas confiance dans ceux qui les dirigent !
Et je racontai ce que je savais sur tels ou tels (qui n'ont pas à recevoir ici les honneurs du communiqué), ce que je pensais de leur conduite, du point de vue français. Je demandai même s'il n'y avait pas des raisons spéciales pour que Paul M..... [11], ex-Vertrauensmann de Brüx, emprisonné pour des histoires de femmes, fût traité d'une manière fort courtoise dans son box de "taulard" avec la permission d'avoir des livres, de quoi écrire, etc. etc. On alla même jusqu'à sertir un carreau dans le volet de cellule, afin qu'il puisse assister aux matches de football... et il fut ensuite dirigé sur le IV F où on lui confia la "planque" de directeur du journal du camp ("Camp Quand ?", journal du IV F - NDLR).
Je dis encore que le premier son de cloche que j'avais entendu sur les "Cercles Pétain" était la mise en garde que nous avaient faite les anciens du Kdo, lors de notre arrivée : "Méfiez-vous de ceux qui portent l'insigne Pétain ; il y a des mouchards parmi eux". Discussion avec l'interprète qui traduisait "mouchards" par "Schlechte Kameraden" ; je lui précisai ma pensée :
- Pour moi, des mouchards, ce sont des gens qui ont reçu ou se sont donné mission d'épier leurs camarades pour les dénoncer.
Et je parlai du poste téléphonique dans le bureau de Paul M...., etc.
- Pour rien au monde, je n'aurais voulu me compromettre avec un capitaine F.... [12], par exemple, dont la présence dans un Stalag s'expliquait mal, selon nous, et qui n'était réputé que pour ses tripotages dans les vivres de la Croix-Rouge et dans les colis des copains...
Ma documentation était précise, avec noms, chiffres et dates : cela fit impression et l'affaire fut liquidée. Le premier "time" se terminait par un net avantage aux points, en ma faveur.

Échos du IV C n° 11 - janvier 1948  

      Deuxième round - Attaque éclair, comme la précédente.
- Que pensez-vous de la Relève ?
- J'en pense qu'elle n'est pas faite pour moi, répondis-je avec un large sourire, ce qui eut pour effet de dérider Jähkel, lequel paraissait pourtant n'avoir envie de rire que si on le pinçait.
Je me sentais tout à fait à mon aise. Je rappelle que, depuis l'énuméré de mes diplômes, j'avais été invité à m'asseoir.
Hauptmann Jähkel s'approcha de moi, posa le pied sur le barreau de ma chaise, se pencha, devint confidentiel.
- Qu'en savez-vous, si la Relève n'est pas pour vous ? Vous savez que nous pouvons vous faire rapatrier.
- Sans doute, mais je ne me crois pas apte à vous en donner l'occasion.
- Cependant, sans vous compromettre, il vous suffirait ...
- ... de dénoncer, par exemple, le système d'évasions de Brüx, comme mon voisin l'horloger ? Non, je vous assure que vous vous êtes trompés d'adresse. En août 1941, j'aurais pu rentrer dans un convoi sanitaire avec une fracture au pied droit ; après un jour d'hésitation, j'ai fini par rejoindre le B.A.B. 27 où l'O.K.W. [13] venait de me nommer Geistlicher. Comme tous les prisonniers, j'aspire à revoir mon pays, mais je préfère attendre d'autres occasions.
- Et vos camarades, que pensent-ils de la Relève ?
- Ils s'en fichent !
C'était parti tout seul. Jähkel ne pigea pas d'emblée.
- Was sagt er ? demanda-t-il à l'interprète, qui répondit quelque chose dans ce genre :
- Er sagt dass es ihnen gleichgültig ist
Légère montée de température : la seule fois ou le ton s'éleva légèrement au-dessus de celui qui convient à une conversation entre gens bien élevés.
- Comment ! voilà trois ans qu'ils sont prisonniers, les "autorités détentrices" prennent des dispositions pour les rapatrier et ça les laisse froids !...
- Il faut comprendre leur point de vue, mon capitaine...
Il ne désirait pas cela, le brave capitaine ; je me rends même compte qu'il aurait voulu savoir, sur l'état d'esprit des prisonniers, beaucoup plus de choses que je n'étais disposé à lui en révéler... Mais sur ce point précis, j'estimai qu'il n'y avait pas inconvénient à éclairer sa lanterne.
- On peut classer ceux qui sont rapatriés en trois groupes : d'abord, ceux que visent les dispositions de la Mission Scapini : vieilles classes, pères de familles nombreuses ou veufs, anciens combattants ou otages 14-18, titulaires de la médaille du combattant ... Les prisonniers qui entrent dans cette catégorie le savent, leurs noms sont affichés au réfectoire, affectés d'un coefficient qui détermine l'ordre de départ. Ensuite, ceux qui, ayant des relations en France dans les milieux officiels, ont un dossier de rapatriement en instance à l'O.K.W. ; ceux-là  aussi, savent que l'on s'occupe d'eux et ne s'inquiètent pas de la Relève. Enfin, ceux que vous rapatriez pour services rendus et eux aussi sont au courant. Quant aux autres, ils savent pertinemment que la Relève n'est pas faite pour eux et ils s'en fichent.
- Votre raisonnement est très juste, approuva Jähkel, après en avoir discuté quelques instants avec son grand diable de lieutenant. Ainsi, personne ne s'occupe de la Relève ?
- Non, ou si peu : un pour cent peut-être des prisonniers, ceux de la première catégorie, qui arrivent en fin de liste, et qui se demandent s'il ne se trouvera pas quelqu'un de la deuxième ou de la troisième, pour prendre leur place in extremis. C'est tout !
- So ! Es scheint direkt wahrscheinlich ! dit-il méditatif.
Et j'ajoutai en allemand :
- Es ist die richtige Wahrheit.

     Fin du deuxième round.
L'avantage était encore pour moi. Entr'acte de quelques minutes, pendant lequel je m'entretins avec l'interprète. Il avait fait, à Paris, deux ans de droit et connaissait pas mal le Quartier Latin.

P.S -  Cinq semaines plus tard, un convoi composé de sanitaires [14] enlevait à Brüx une bonne partie de son orchestre et de sa troupe théâtrale. Pour une fois, il y avait de l'imprévu dans la Relève !

Échos du IV C n° 12 - février 1948


     Troisième reprise.
Jähkel revient, tenant une liasse de feuilles de divers formats, les unes portant des tampons officiels ; d'autres écrites par des Français : une, en particulier, dont quelques mots sont restés gravés dans ma mémoire et ne risquent pas de s'en effacer de sitôt.
Cette fois, le juge d'instruction fait une préparation de terrain.
- Vous nous avez écrit, dans un rapport, que vous étiez prêt à nous donner les renseignements que nous pourrions vous demander. Vous pouvez parler ?
Rien que ça ! Il me croyait tombé de la dernière averse... Il me présentait le plat : je n'avais qu'à mettre les pieds dedans et les agiter avec frénésie. Après tout, c'est amusant de jouer le rôle de l'éléphant dans un magasin de porcelaines...
- Si j'ai bonne souvenance, répliquai-je, dans le même rapport, je disais mon étonnement de la sanction prise contre moi et vous demandais "de vouloir bien faire une enquête approfondie sur les motifs qui vous avaient portés à prendre cette décision". L'enquête n'a pas été faite, puisque je n'ai pas été interrogé ; c'est donc que vous jugiez les motifs futiles !  Pour mon compte, je les ignore toujours, et ne puis, par conséquent, vous donner de renseignements à leur propos.
Je débitai cela tout de go : c'est la seule, parmi les réponses que j'avais préparées, que je réussis à placer à l'audience. Un crochet du gauche dont je fus assez fier.
Le Hauptmann Jähkel hésita quelques instants, reprit ses papiers, les compulsa, en frappa un du dos de la main et laissa tomber ces mots :
- Un de vos camarades a écrit à votre sujet.
- Sans signer évidemment ; c'est bien gentil tout de même.
L'interprète traduisit fidèlement.
Imperturbable, Jähkel continua :
- Il écrit que, dans un discours, pendant une assemblée religieuse, vous avez dissuadé vos camarades à signer des contrats civils
- Oh ! et vous avez cru cela ?
- Warum nicht
- Non, vous ne l'avez pas cru. Et la preuve, c'est que vous n'avez pas fait l'enquête que je vous proposais.
- Là n'est pas la question. Avez-vous, oui ou non, essayé de détourner vos camarades de signer ?
- Bien sûr que non ! L'accusation n'est pas sérieuse. Réfléchissez un instant : quel est mon intérêt ? Avoir le plus de liberté possible pour l'exercice du culte. Vous devez bien penser que je ne songerais même pas à m'occuper de questions qui n'ont rien à voir avec la religion...
- Bien sûr ! Mais enfin, n'avez-vous jamais parlé contre l'allègement de la captivité (c'était le terme officiel)
- Mais non ! D'ailleurs c'est une question personnelle. Je ne sais pas si cela tient à notre tempérament français mais on a, chez nous, le culte de la liberté individuelle.
- Je dois conclure, fit-il sans sourciller, que vous n'avez jamais fait de discours dans ce sens.
- Vous devez conclure.
- Mais dans vos conversations privées ?
- Pas davantage. Jusqu'ici, deux camarades sont venus me demander conseil à ce sujet, et tous deux sont inscrits sur la liste des volontaires - ce qui prouve en ma faveur. Que vouliez-vous que je leur dise ? "Vois ton intérêt". Mais je ne pouvais leur donner un conseil dont ils auraient plus tard à se mordre les doigts.
Et l'expression "se mordre les doigts" fut consignée, entre parenthèses, dans le rapport en allemand.
- Ainsi, on ne peut pas incriminer non plus vos conversations privées ?
- En tout cas, pas sur ce sujet là !
Je me mordis la langue mais c'était trop tard : j'avais ouvert ma garde en un instant et Jähkel visa l'ouverture :
- Il y a donc d'autres sujets sur lesquels ont pourrait vous accuser ?
J'étais découvert : le mieux c'était d'y aller au corps-à-corps.
- Bien sûr ! Supposez que vous soyez prisonnier dans un autre pays, croyez-vous que tout irait à votre goût ? C'est notre cas, et il y a bien des choses qui ne nous conviennent pas.
- Lesquelles, par exemple ?
- Beaucoup de choses. Mais veuillez me poser des questions de détail !
Il hésita encore un instant, puis rompit là et revint à son sujet :
- Et vos camarades, que pensent-ils des contrats de travailleurs libres ?
- Je n'ai pas cherché à le savoir ; mais je puis vous dire qu'hier, au bureau de l'homme de confiance, sur 2800 sollicités, il y avait 223 inscrits.
Jähkel se tourna vers son lieutenant :
- Ça ne fait pas un dixième !
Je crus bon d'intervenir.
- Es ist kaumein Dreizehntel, Herr Hauptmann.
À peine un treizième, j'exagérais ; mais les Allemands sont brouillés avec les chiffres et aucun ne releva l'erreur.
- À quoi attribuez-vous un si faible pourcentage ?
- Aux conditions inhumaines du travail sur les chantiers de l'Hydrierwerk [15]. Si les prisonniers étaient certains, en signant leur contrat, qu'ils seraient envoyés sur un autre chantier, presque tout le monde signerait.
- Vous exagérez.
- Nullement. Venez sur place et vous verrez.
Un dernier coup d'œil à ses papiers.
Dernière question :
- Vous n'avez plus rien à nous dire ?
- Non, si vous n'avez plus rien à me demander.
Jähkel s'en va, suivi du grand lieutenant en zinc. L'interprète  rédige le compte-rendu en trois exemplaires que je signe - et me voilà libre. Ouf !

Il était presque 11 heures 30. En somme, une enquête plutôt qu'un interrogatoire.
Le soir, en rentrant au Camp 17-18, première personne que je rencontre, le Sonderführer Hellwig, qui s'avance vers moi les bras tendus :
- Mon cher révérend père, je vous félicite de votre succès ; je le considère comme une victoire personnelle. J'ai le plaisir de vous annoncer que vous avez été réintégré dans toutes vos fonctions.
Lui aussi avait eu maille à partir avec Jähkel : toujours ces lettres anonymes. Quelle plaie ! Une véritable maladie mentale.

Échos du IV C n° 14 - avril 1948 

[1] Abwehr
[2] 
B.A.B. 27
[3] 
Camp B : terme utilisé le plus souvent par les P.G. du "459" - Il s'agissait du Camp 18 (à proximité duquel se trouvait le Camp 17 ou Camp A). Ce site jouxtait l'usine d'hydrogénation de la société "Sudetenländische Treibstoffwerke AG", la S.T.W., dans sa partie Sud-Ouest. Les deux camps ont hébergé durant toute la guerre l'important Kommando 459.
[4] Aumônerie Générale des P.G. : fondée par l'abbé Jean RODHAIN, après son évasion.
[5] 
O.... , Mle 1746/IV C, fut homme de confiance du district de "Brüx-Hydrierwerk" et figure parmi les créateurs du "Comité Pétain" au IV C. Il sera muté pour le Stalag IV B en mars 1944 après avoir été accusé par les autorités allemandes de sabotage à la "Transformation"

[6] Convention de Genève
[7] Kommando 459 
[8] 
Père LE GALL - François, Mle 33925/X B  
[9] 
place Parmentier : nommée ainsi par les prisonniers de guerre et sans doute par clin d'œil aux Kartofell puisqu'elle se trouvait entre les deux vastes réfectoires du camp.
[10] 
Roger MORÉ-PHILIP : nom inconnu, toute info est la bienvenue 
[11] 
Paul M....., professeur, capturé le 15 mai 1940 à Villers-Maisoncelles (Ardennes) ; Mle 26696/IV B - Il rejoint Brüx et le Kdo 459 en août 40. L'une des figures du "Comité Pétain". Alors qu'il était sur le point d'être "mis en congé de captivité", il est finalement muté au IV F le 24 mars 1943. 
[12] capitaine F.... , capturé à Draizes (Ardennes) le 18 mai 1940, immatriculé à l'Oflag IV D sous le n° 1380, il est muté au IV C le 1er mai 1941 et rejoint l'infirmerie de Bilin où il devient homme de confiance et membre actif du "Comité Pétain"... En mars 1943, il rejoint à nouveau Elsterhorst (Oflag IV D). Il fut "inquiété" après guerre pour son comportement relaté ci-dessus puisque les autorités allemandes profitaient de "ses largesses" (détournement de colis). CORBE, entre autres, témoigna contre lui !
[13] 
O.K.W. 
[14] sanitaires : personnels du service de santé - C'est en janvier 1941 que leur rapatriement débute mais l'Allemagne a aussi besoin de ces « sanitaires » pour faire face aux soins à donner aux prisonniers et, bien sûr, de nombreux infirmiers ne rentreront qu'en 1945...
[15] Hydrierwerk

La caricature représente le R.P. CORBE ; elle est signée Paul-Robert BON, Mle 55719/IV B

Un article est consacré au R.P. CORBE

03 décembre 2017

Recherches d'infos sur un prisonnier de guerre

En réponse à mes nombreux correspondants et afin de faciliter les recherches des nouveaux lecteurs voici des adresses et liens pour le recueil de renseignements.

Pour une recherche en France, il y a lieu de contacter les organismes suivants :

- Archives départementales du lieu de naissance ou de sa résidence à ses 20 ans (s'il a déménagé hors département de naissance) et demander copie de son registre matriculaire. Pour certaines catégories d'âge et selon les départements ont peut y avoir accès en ligne (pour les AD d'Ille-et-Vilaine, à Rennes, par exemple, c'est en rubrique "généalogie"...).
Si vous habitez dans la région, le mieux est de vous rendre sur place

- P.A.V.C.C.
Service Historique de la Défense
Pôle des Archives des Victimes des Conflits Contemporains
Rue Neuve du Bourg l'Abbé
14307 Caen Cedex

Mèl : shd-caen.courrier.fct@intradef.gouv.fr

Une fois la réponse obtenue, le mieux est de se rendre sur place après prise de rendez-vous au 02.31.38.45.82. Vous aurez ainsi la possibilité de consulter des documents qui ne peuvent être photocopiés compte-tenu de leur fragilité (Meldung par exemple).
Le P.A.V.C.C. conserve également les dossiers des déportés, travailleurs  forcés (S.T.O.) et volontaires du travail obligatoire.

Nota : les dossiers des officiers se trouvent au S.H.D. de Vincennes


- C.I.C.R.
Il est impératif de se rendre sur le site de la Croix Rouge Internationale afin de vérifier si la demande est recevable !
(C'est en principe le cas dans les tout premiers jours de chaque trimestre : janvier, avril, juillet, octobre).
Le site indique que le service sera en mesure de reprendre le 15 janvier 2018 !
Il faut télécharger le formulaire en ligne (le lien est actif sur une courte période ...) et après l'avoir rempli le transmettre à : tracing.archives@icrc.org


- International Tracing Service (I.T.S.)
Große Allee 5-9
34454 Bad Arolsen
Germany
mais le plus simple est de remplir le formulaire en ligne


- C.A.P.M.
Service Historique de la Défense
Centre des Archives du Personnel Militaire
Caserne Bernadotte
64023 Pau Cedex

Mèl : capm-pau.courrier.fct@intradef.gouv.fr
Nota : le C.A.P.M. gère les dossiers individuels des Français nés à partir de 1921 (la plupart des P.G. étaient nés bien avant ...) et vous pouvez obtenir la fiche signalétique et des services.


Si le militaire ou prisonnier a été blessé, malade, hospitalisé ou rapatrié sanitaire, il faut écrire à :
- S.A.M.H.A.
Service des Archives Médicales et Hospitalières des Armées
23, rue de Châteauroux
BP 21105
87000 Limoges Cedex 2
Pour en savoir plus

Dans tous les cas, soyez très patients (dans certains organismes, une seule personne est chargée de ces recherches et ... elle a droit à ses vacances) et évitez de les relancer !

Vous pouvez également consulter :

- Les listes officielles des prisonniers de guerre en ligne sur le site de la B.N.F. nota : seules, 100 listes ont été éditées et il n'y aurait qu'environ 1 million de P.G. à y figurer.

- Le forum "Militaria 1940" - non spécialisé sur les prisonniers de guerre - peut néanmoins vous être utile et notamment sur la Campagne de France 39/40, les régiments, les uniformes, etc.
Pour devenir membre (gratuit) il faut s'inscrire. 


- Les groupes de discussion Yahoo sur les Stalag - bien que plus très actifs - regorgent de photos. Pour devenir membre, il faut ouvrir un compte "Yahoo" et avoir une adresse mail valide. Ensuite, il suffit de s'inscrire sur :
stalag-subscribe@yahoogroupes.fr  pour l'ensemble des camps.

Des groupes spécifiques à une zone militaire (Wehrkreis) sont également ouverts :
- zone I - Prusse Orientale
- zone II - Poméranie
- zone IV - Saxe et Sudètes (nord actuelle Tchéquie)
- zones XVII et XVIII - Autriche
(Chaque zone a sa propre adresse d'inscription : à voir sur le groupe principal)

- Le site spécialisé "Se souvenir... des P.G. et Stalags 1939-1945" est riche en documents de toutes sortes sur la captivité. Tout est regroupé par Stalag (ou Oflag) et le forum est actif. L'inscription (obligatoire et gratuite) permet d'accéder aux documents publiés et de poser des questions.

- De nombreux groupes "Facebook" sont aussi ouverts et notamment :


Pour des recherches sur des prisonniers belges :
- Ministère de la Défense
Direction générale Human Ressources
Division Personnel
Section Recherches
Quartier Reine Astrid
Rue Bruyn, 1
1120 Bruxelles

- Service Archives et Documentation
Direction Générale des Victimes de Guerre
Square de l'Aviation, 31
1070 Bruxelles


- Notariat du Ministère de la Défense Belge
DGHR - HRA-E/N/Arch
Kwartier Koningin Elisabeth
Eversestraat 1
Blok 6C
1140 Evere
mèl : arch@mil.be


Recherches pour d'autres nationalités (selon la page du C.I.C.R.)

- Militaires étrangers ayant servi dans l'armée française, notamment militaires originaires des Colonies et Protectorats :
C.A.P.M. à Pau (adresse ci-dessus)
P.A.V.C.C. à Caen (adresse ci-dessus)

- Militaires de l'armée allemande :
Deutsche Dienststelle (WASt)
Eichborndamm 179
13403 Berlin
Germany


- Militaires de l'armée américaine :
National Personnel Records Center
Military Personnel Records
1 Archives Drive
St. Louis 
MO 63137
USA


- Militaires de l'armée britannique 
Army Personnel Centre
Historical Disclosures
Mail point 555
Kentigern house
65 Brown Street
Glasgow G2 8EX
United Kingdom



- Militaires italiens :
Ministero della Difesa
Direzione Generale per il Personale Militare
V Reparto - 12 Divisione Esercito
Viale dell'Esercito 186
00143 Rome
Italy


- Militaires ou ressortissants polonais :
Centralne Archiwum Wojskowe (Central Military Archives)
ul. Czerwonych Beretow bl. 124
00-910 Warsaw 72
Poland


The Institute of National Remembrance
Office of the Preservation and Dissemination of Archival Records
Center for Information on the victims of World War II
ul. Klobucka 21
02-699 Warsaw
Poland


- Militaires soviétiques :
Central Archive of the Russian Ministry of Defence
ul. Kirova 74
142100, g. Podolsk
Moscow Region
Russian Federation

Et bien sûr pour tous ... l'I.T.S. et le C.I.C.R. (voir recherches pour Français).

De nombreux organismes ont également une page Facebook ...


12 novembre 2017

Les "gueules" du IV C

Quelques "gueules" et autres portraits ...


1 - Auguste BONIS


2 - Louis CHAMBARETAUD

3 - Louis DUPEYROUX dit "Pépé"


4 - Charles VERGEREAU


5 - Auguste Jean GAUDIN


7 - Paul PATTIER

6 - Léon FERRERI




8 - Maurice BOYEAU


9 - Maurice GONZALVE et Léon EBURDERY


10 - Francis LANTHEAUME, Pierre MARTIN
et Georges REGITZ


11 - Roger KOLLER


12 - Charles BOCHEREL, alias Frère Clair
  


13 - Jacques BOITELLE



14 - Charles PATOZ


16 - Charles PATOZ

 15 - André GIRAUD

                                                                                                           


                                               
17 - R.P. Jean-Marie CORBE





18 -Jacques BRICARD






















19 - Léon FERRERI












20 - 21 - Jean GOUROT



22 - Guy DEGUILHEN



24 -Robert LESTABLE


23 - 

                                                                                                                    



25 - 



26

27 -

28 - 


29 - André DELBOS

30 -


31 - HOCHET (Est-ce François né en 1913 à Quelneuc - 56 - ?)




32 - LACOUR ? 



33 - MAILLARD (Est-ce Marcel, né en 1916 à Elbeuf - 76 - ?) 


34 - RETOUT (Est-ce Albert, né en 1900 à St Léger - 76 - ?)


35 - René NION, Mle 12067/FS 133 né en 1905 à Paris
et domicilé au Havre (76) avant-guerre.




36 - ? (réalisé à Brüx)



37 - ? (réalisé à Brüx)



38 - HALLEUX (est-ce Julien né en 1900 à St M'Hervé - 35 - ?)


Certains dessins sont signés ...
- 3, 6 : Robert DURANTON
- 5, 11, 12, 14, 21, 23 24, 25 -  "El Zazou" : Jean- Louis MERLE dont vous pouvez retrouver d'autres dessins et caricatures dans l'ouvrage de son fils Pierre, "Stalag IV C" - e/dite 2005 -
- 2, 7, 17, 19, 30 - R.P.B. : Robert-Paul BON

- 15, 18, 22 - A.C. : Adrien CORNELOUP

- 29 - R. Dag.  (?)

Dessins non signés :
- 31 à 38, certifiés être l'œuvre d'Eugène BOUTTIER

Artistes à identifier :
- 1 - E.M. : ???
- : ???
- 8, 9, 10 : ???
- 13 - C.G. : ???
- 16, 20 - J.C. : ???
- 26, 27, 28 : ??


Les dessins proviennent des archives Pascaud, de collections privées (Bouttier notamment) ou sont tirés d'exemplaires du journal du IV C "Reflets".

- Vous reconnaissez des visages ou vous avez identifié les auteurs de certains portraits ? Merci d'adresser un mail à stalag.4c@sfr.fr
ou de laisser votre commentaire sur le blog.
Photos sous licence d'usage CC BY-NC-SA 2.0 FR




25 août 2017

Recherches de journaux ... et édition !


REFLETS - Les ÉCHOS du IV C  (Le LIEN)
et

"Le livre du IV C"


En vue de compléter ma documentation sur le Stalag IV C, je recherche les numéros suivants de "Reflets" (journal édité durant la captivité) :

1 (le 1er numéro est une simple feuille qui n'a pas le nom de "Reflets") - 22 et 23 - 25 - 33 - 35 à 39 - 41 à 44 - 46 et 47/48 (si ces 2 derniers numéros ont été édités ... rien n'est sûr car la Libération approchait !)


   Ainsi que les numéros des "Échos du IV C - Le Lien" (périodique édité par l'Amicale après la guerre) :

89 - 102 - 104 - 106 - 422 à 426 - 429 et suivants ... (le 429 est peut-être même le dernier numéro !)

   L'édition originale serait un plus mais j'accepte, bien entendu, toutes formes (scan, photos, copies).


   Si vous connaissez des bibliothèques ou autres qui détiennent ces ouvrages, je vous remercie de me tenir informé.

   Je peux aussi échanger des numéros (Le Lien) en ma possession.


Mon projet est en cours d'écriture : 
un livre sur la vie au IV C
(un ouvrage a été en souscription durant les années "50" mais n'a jamais été édité).


Exemple de titre et de couverture possible
Si vous avez des documents, photos, des exemplaires de journaux cités ci-dessus, témoignages, etc. et que vous n'avez jamais communiqué avec moi, n'hésitez pas à me contacter.

Pour me joindre :
stalag.4c@sfr.fr



01 juin 2017

Scènes de la vie en Bohème

L'article qui suit a été écrit par un P.G. du kommando 459 de Brüx-Hydrierwerk et adressé à l'Amicale du IV C après la guerre pour être publié dans "Le Livre du IV C", qui n'a jamais vu le jour.

Malheureusement, je n'ai pas découvert les feuillets 1 à 6 !

Voici donc, de la fin de l'année 40 à l'été 1941... (feuillets 7 à 21).

Scènes de la vie en Bohème


(...) Il y avait aussi la garde aux pommes de terre, aux lavabos, aux w.c.

On ne sait si c'est l'effet de la tisane qu'on nous sert vers 05h1/2 - 06h, quand nous rentrons du chantier, mais de nombreux camarades sont obligés de sortir nuitamment et de faire un tour dans la cour. Leurs intentions sont sans doute mal interprétées puisqu'on fait garder les silos à patates...

Ceux qui ont faim fouillent d'ailleurs dans les peluches et en retirent des morceaux de pommes de terre qu'ils lavent, cuisent ensuite dans le poêle de la "carrée". Et la nuit, quand ils sont pris de coliques, ils n'ajustent pas toujours dans la lunette "les ruines des merveilles de la cuisine". C'est pour cela qu'il faut une garde aux w.c.
Aux lavabos, c'est sans doute parce qu'il fallait à certains le concours d'un robinet ouvert pour pouvoir pisser !

Nous avons pu écrire trois cartes et une lettre depuis notre arrivée ici - sept lignes sur une carte, c'est peu et c'est tout un problème de dire en si peu d'espace ce qu'on devient, ce que l'on fait et ce que l'on désire comme colis ; c'est cela surtout l'important et il faut voir l'application de tous, au moment de la rédaction de ces messages. C'est incroyable ce que la condition morale de l'homme s'abaisse depuis quelques mois. Ce n'est d'ailleurs pas spécial à la vie de prisonnier, cela était déjà remarqué dans la vie de caserne. Que de discussions pour un quart de boule ou un bout de saucisson un peu plus petit que les autres ! Quelle précipitation chez certains sur le jus de la tisane ! Que de bousculades à la cantine, au théâtre !

Dimanche 22 décembre 1940 - Le froid s'est adouci légèrement mais nous ne travaillons quand même pas, comme depuis trois ou quatre jours, suivant les entreprises. Nous avons cependant deux heures de rassemblement de 7h1/2 à 9h1/2 dehors. Ce que nous avons pu avoir froid aux pieds !



Messe à 10h, moins triste impression qu'à la première. Les premiers colis sont arrivés dans la baraque - 14 pour 180 - un seul dans notre chambre. En aurons-nous d'autres pour noël ?

Théâtre l'après-midi. Le programme n'a rien de sensationnel mais cela passe trois heures, mais quelle tabagie et quel chahut. Les tousseurs semblent se donner le mot et leur toux couvre la voix des acteurs. On n'entend rien ! On ne voit pas grand chose car devant nous, beaucoup mettent leur capote sous leurs fesses. Il n'y a que l'orchestre symphonique qui mérite le déplacement.


23 décembre - Temps froid. Pas de travail mais cependant rassemblement de 1h1/4 le matin. Touchés 500 grammes de sucre contre 41 pfennings et 48 biscuits "pain de guerre" fabriqués par la maison Brun pour l'armée française.

24 décembre - Même temps ! Pas de travail, 1h1/4 de rassemblement dans la cour, touché un pain blanc de deux livres (nous ignorons le poids exact) pour deux jours. La première  tartine est tellement bonne qu'on croirait manger de la brioche. Soirée théâtre gratuite : que le spectacle est pauvre ! Le premier sketch de DURANTON relatif à la vie des prisonniers cette dernière semaine a du succès, ainsi que quelques chansons dont une de circonstances sur l'air des pantins (Noël si loin de papa qui est la-bas - pas de joujoux !). ARNOULT de l'Opéra chante "La Truite" et la "Sérénade" de Schubert puis "Manon" (une maison).


Louis ARNOULT en couverture
de "La Semaine radiophonique"
n° 9 du 27/02/1938 © col. privée 
La pièce "Cœur de mère" nous endort. Avec les tousseurs sans nombre, on n'entend rien en dehors des cris de ceux qui gueulent "A la porte, aux chiottes les tousseurs, à l'infirmerie, allez crever dans vos chambres". On patiente quand même car il va y avoir la messe de minuit - un prêtre soldat nous a invités à changer l'atmosphère de cette salle pour se croire à l'église, à changer ce milieu. Cela s'accomplit en un quart d'heure et la messe commence. Le "Minuit chrétiens" est chanté par le camarade ARNOULT de l'Opéra comique, c'est très beau et le silence qui suit est impressionnant car nous sommes habitués à entendre applaudir tant d'idioties ! Une chorale, dont c'est la première audition, chante divers hymnes et cantiques en latin ou français - kyrie, sanctus, Agnus Deï - de la messe et chants spéciaux à la fête de noël - "Adeste fideles" majestueux - "Gloria in excelsis Deo" si nuancé - ARNOULT a chanté le "Panis Angelicus". Les communiants se pressent nombreux, tant, que le prêtre n'a pas assez d'hosties et qu'il doit inviter la moitié des camarades à se présenter aux matinales du jour de Noël.


Nous rentrons à notre chambre à près de deux heures du matin. Pour marquer ce jour, nous avons décidé de faire réveillon. Oh, il n'est pas compliqué, nous mettons en commun pâté de foie truffé et sardines, apportés de Rennes et nous mangeons du pain blanc, des biscuits et des confitures de notre casse-croûte - nous avons pu acheter de la bière, et nous pouvons arroser notre "réveillon" d'une bouteille chacun, une cigarette et nous nous mettons au lit vers 3 heures.


25 décembre - Le réveil est à 7 heures - nous nous offrons un petit déjeuner de biscuits de guerre, réchauffés sur le poêle, recouverts de margarine et de confitures ou de chocolat râpé. Pour un prisonnier c'est très bon. Beaucoup font la grasse matinée. Fait la carte correspondance. Après la messe de dix heures, où le prêtre soldat a prononcé une allocution qui nous a remué le cœur, nous procédons au nettoyage général de la chambre car il y aura inspection demain et cela fera du bien à la "piaule" mais l'eau est bien froide et il ne fait pas bon nettoyer l'extérieur des fenêtres. L'eau gèle quelques minutes après. Après la soupe (choucroute) retour à la baraque et parties de belote jusqu'au soir. Tous ont dû songer aux noëls des années précédentes, aux enfants qui n'ont pas leur papa près d'eux, à tous ceux qui avaient des joujoux et qui n'en ont pas aujourd'hui, à tous les foyers où il manque un être cher, tué, disparu ou prisonnier. Qu'il ferait bon aujourd'hui près des êtres chers, les enfants sur les genoux !

31 décembre - Depuis noël la température a remonté et nous avons eu le dégel, la pluie, la neige. Tous les matins rassemblement et balade aux chantiers. Ceux-ci sont d'ailleurs silencieux et vides. Toute l'Allemagne semble arrêtée. Quelques équipes de prisonniers travaillent cependant chaque jour pour décharger les wagons de matériel qui arrivent. C'est ainsi que notre entreprise a travaillé le dimanche 29 à décharger des wagons de charbon. Il faisait un vent ! La poussière de charbon nous vole au visage et couvre les capotes. Aujourd'hui la neige est revenue.

Un certain nombre de colis est arrivé et il y en a 24 dans notre baraque pour 176. Notre chambre n'est guère favorisée : un seul colis pour 30. Notre tour viendra ! Depuis plusieurs jours les haut- parleurs diffusent de la musique plusieurs fois par jour. Aujourd'hui nous avons mangé notre gamelle en écoutant "Le beau Danube bleu". Le sort des prisonniers a été effectivement "amélioré"... comme Scapini l'a promis.

Et l'année 1940 va se terminer ; nous n'aurons pas à la regretter !

1er janvier 1941 - Jour de l'an au camp. Au réveil, nous nous souhaitons la bonne année, pour ne pas échapper à la tradition. Echange d'impressions. On se souhaite évidemment la libération. Journée passée à la baraque. Le froid est devenu plus vif et la neige tombe encore, pas beaucoup à chaque fois. Pas d'amélioration de l'ordinaire si ce n'est un peu de mouton dans la gamelle habituelle. Ce mouton a du faire la course ou du saut de haies !

2 janvier - Nous reprenons le travail aujourd'hui, ou plutôt nous devions le prendre car le temps est devenu plus froid : - 11° à l'abri ! Le vent est glacial. Nous faisons quand même le déplacement aux chantiers déserts. Tout est couvert de neige. Nous revenons au camp et nous constatons - notre équipe rentrant une des dernières - que les wagonnets de briquettes près desquels s'arrêtaient les colonnes, on perdu une partie de leur chargement. Quelques jours comme cela et la locomotive n'aura plus à pousser ... que des wagons vides !

Dans la nuit du 2 au 3 nous entendons souffler la bise. On s'enveloppe un peu plus dans les couvertures. Au réveil, les carreaux sont tout blanc à l'intérieur, couverts de givre. Il ne fait pas bon mettre le nez dehors. Nous avons rassemblement quand même de 7h1/2 à 9 h. Une fine neige tombe. Elle gèle sur la tête. Et le soir, quand la nuit arrive, notre camp a tout à fait l'aspect sibérien à en juger par les films. Nos baraques recouvertes de neige et enfouies dedans semblent de petites cabanes dans l'immensité blanche. Il faut faire quand même la guerre pour la soupe. Pour les colis, la direction a décidé de les remettre dans le grand réfectoire. Heureusement, car il faudrait attendre deux heures ! Ceux des peluches, qui ont fait la queue pour le "rab" de soupe, ont reçu des os de mouton magnifiquement propres ! Ils brûlent assez bien dans le poêle.

5 janvier - Dimanche - Travaillé aujourd'hui pour la "Minérale", pioché dans le galet pour refaire une canalisation d'eau. Nous avons eu bien froid aux pieds.


9 janvier - Toutes les équipes repartent au complet, le temps étant adouci : - 1°. Les colonnes cheminent à nouveau au milieu de l'étendue blanche. Depuis trois semaines, nous l'avons regardée la neige à travers les carreaux ; nous avons vu courir les lièvres aux abords du camp. Un chevreuil ou un daim est venu à peu de distance de nos barbelés. Les voituriers ont monté leurs tombereaux sur skis. Quelques traîneaux attelés font leur apparition sur les chantiers. Pour permettre la reprise du terrassement, l'entreprise "Kost" brûle plusieurs tonnes de charbon sur le sol pour dégeler la terre. Des braseros sont allumés pour réchauffer la fouille où le béton sera coulé. Des tuyaux de vapeur sont installés pour dégeler et sécher le sable.

11 janvier - Le soir la radio allemande, poste de Stuttgart, a été diffusée dans le camp. Nous apprenons que le gouvernement français "joue sur deux tableaux"... Voilà qui coupe les ailes aux canards de libération. Ça sent mauvais !




12 janvier - Soirée théâtrale assez réussie. L'orchestre symphonique nous donne de nouveaux morceaux très applaudis. J'ai fait du "jus" avec le grain reçu dans un colis, cela change du breuvage journalier.


La semaine du 13 au 18 se passe sur les chantiers. Le temps est toujours froid (-8° environ) et à la fin de la semaine, un vent d'Ouest glacial souffle sur le chantier. Il ne fait pas bon dans la plaine, à découvert. On sent la peau du visage qui se rétrécit. Les bobards les plus sensationnels continuent de circuler. On ne parle plus cependant de libération... Mais comme événements extérieurs, quel luxe de détails ! Il nous est bien difficile de faire le point au milieu de toutes ces "informations".

19 janvier - Pas de travail. Rassemblement au lieu habituel, puis refoulement dans les baraques. Défense de sortir. Visite de soldats allemands. Appel puis visite des porte-monnaie et valises.
Le casse croûte comporte du bœuf en conserve au lieu du saucisson : les boîtes qui le contiennent font envie à quelques uns. Pour mettre tout le monde d'accord il faut procéder au tirage au sort.

23 janvier - Sept camarades qui pensaient ne pas aller au travail en se planquant sous les lits ont été "raoustés" par l'interprète et l'adjudant allemand. Ils ont été conduits au chantier et privés de casse croûte pour le lendemain.

Depuis trois jours le dégel a commencé. Alors qu'il y avait encore
-4° le 20, nous avons +5° aujourd'hui. Nous faisons tous les transports sur traîneaux mais nous pataugeons à nouveau dans l'eau. Si le dégel continue, le terrassement va reprendre et nous allons connaitre les mêmes ennuis qu'en novembre.


26 janvier - La gelée reprend  fortement. La cour se transforme en patinoire. Ce dimanche, l'orchestre nous donne une sélection du "Comte de Luxembourg" et de la "Veuve joyeuse" (ancienne et nouvelle version).


28 janvier - Le thermomètre est descendu à -18°. Arrêt des chantiers.
Hiver 1940-1941 à Morchenstern (Smržovka)
© collection privée

Le mois de janvier se termine par un temps froid (-13° le 31). Il ne fait pas bon au nivellement sur le remblai près des deux ponts. Le tabac est devenu rare et les cours ont monté. Le paquet de tabac allemand de 60 pfennings se vend couramment 3 marks et jusqu'à 3 marks 50 ou s'échange contre 1/4 de boule (de pain). Le paquet de Gauloises vaut 4 marks. La portion de margarine de 62,5 grammes vaut de 60 à 70 pfennings. La carte de correspondance avec réponse s'achète 1 mark 50. La lettre qui nous est vendue normalement 5 pfennings est à 3 marks ou 1/4 de boule.


Au chantier, une boîte de sardine (moyenne) est égale à 1 kilo de pain. Un savon de toilette, Cadum ou Palmolive, même valeur. 250 grammes de chocolat (noir) ou 200 grammes au lait = 2 kilos de pain (valeur civile 58 pfennings). Un quart de boule vaut 1 mark au camp.

1er février - Le temps s'adoucit, la neige retombe et les jours suivants il y a des alternatives de gel et de dégel.

11 février - La ration de pain est abaissée à 375 grammes un jour sur deux au lieu de 500 grammes. Cela provoque de nombreux commentaires.

14 février - Ça continue ! La ration de margarine est abaissée de 62,5 grammes à 50 gr.


Le matin au rassemblement, pas d'empressement. Alors que les sentinelles arrivaient comme chaque jour à 7 heures 30, aucune colonne n'était formée. Nous étions à peine 50 devant le poste. Le lieutenant puis le commandant sont arrivés successivement et se sont mis en colère.

Résultat : réveil le lendemain à 5h1/2 au lieu de 6h. Rassemblement terminé pour 7 heures puis quelques jours après 5h1/4 et 6h45, en colonne devant chaque baraque, contrôle, comptage puis conduite par une sentinelle sur le lieu de rassemblement des colonnes. Le soir, touché les 50 cigarettes restant dues sur notre compte de 150. Nous touchons des cigarettes "Albert" qui sont fort bonnes, mais quelle tabagie dans la chambre au moment de l'extinction des feux.

17 février - La distribution des colis qui avait lieu dans les réfectoires depuis quelques temps reprend dehors, comme précédemment. Ce n'est guère intéressant car l'hiver n'est pas terminé mais l'espoir du bon colis donne du courage et on accepte plus volontiers une attente de deux heures aux colis qu'au rassemblement matinal.


20 février - Touché 120 cigarettes "Élégantes" et la paie du mois de décembre (12 marks en moyenne pour nous). Nouvelle vente de tabac, pipe et d'articles divers à la cantine.

25 février - Tout le monde doit passer la visite médicale ce soir mais deux baraques seulement ont passé. On apprend le lendemain que 60 K.G. ont été triés à cette visite et sont partis le même jour pour Wistritz, centre du Stalag IV C ; on envisage toutes les possibilités : départ en France, travail dans d'autres camps ou dans des usines ? Cette visite doit se poursuivre le lendemain 27.


Quelques camarades, pères de quatre enfants, ont été réglés de toute leur paie de janvier et février et on rendu leurs couvertures. Ils doivent être libérés, partir pour la France, se faire démobiliser à Châlons-sur-Marne. Un employé du métro est parti également.

28 février - En plus du casse-croûte habituel, nous avons touché ce soir une petite boîte de pâté, une trentaine de dattes, une trentaine de biscuits. Quelle aubaine ! Mais la ration de pain est toujours de 875  grammes pour deux jours.

Naturellement, ce mois de février a été comme les précédents, très riche en bobards. Les actes de l'Amérique retiennent l'attention de tous, ainsi que l'action des Anglais dans les colonies italiennes.

2 mars - Tout le camp doit passer à la désinfection. Pas de rassemblement matinal comme les autres dimanches, mais quel remue ménage dans la chambre entre 7h1/2 et 10h. Il faut déménager paillasses, couvertures, linge de corps, emmener le tout dans une chambre spéciale, aller aux lavabos se dévêtir, remettre ses effets en un ballot pour la désinfection et attendre patiemment pendant plusieurs heures leur retour, dans le plus simple appareil. Il parait qu'il y fait très chaud et plusieurs n'ont pu résister.


Les dernières séries ont passé de 8 heures à 11 heures du soir. A cette heure, des camarades attendent dehors dans la tenue d'Adam qu'on leur passe leurs ballots d'effets par la fenêtre de la baraque. Notre baraque était  pour la dernière série mais, avec le retard des précédentes, nous ne sommes pas passés. Le lendemain de nombreux camarades ont des "totos" alors qu'ils n'en avaient pas précédemment. D'autres n'ont pas retrouvé leurs affaires, certains ont chipé un rhume. Piètre résultat pour un pareil remue ménage.


Dans le courant de février, un grand nombre de camarades travaillant sur les chantiers ont touché des bottes caoutchouc de l'armée française, que l'on met par dessus les souliers. Mais, ô ironie du règlement militaire, il faut aller au chantier ou bien revenir, en souliers, en portant les bottes sur le dos, et ne chausser celles-ci qu'au lieu de travail. Et, avec le dégel, il y a tellement de boue liquide dans le camp et sur la route, que les souliers sont toujours mouillés.
Les bottes serviront peu après à ramener du charbon du chantier au camp. Enfin, le 5 mars, la radio du camp annonce que le port des bottes est autorisé dans le camp, dès le matin et pour tous les déplacements.

8 mars - Passé au bureau allemand au sujet du versement fait au Stalag IV A. Un camarade et moi avons fait une demande pour que l'argent soit envoyé à nos familles. Réponse : "Le délai est expiré depuis le 28 février" et puis, avec ce que nous gagnons nous pouvons maintenant envoyer de l'argent à nos familles. Ironie !

Un nouveau contingent de militaires a été appelé par les autorités allemandes. Résultat : renforcement des sentinelles accompagnant les colonnes. La notre en avait deux, nous en avons eu jusqu'à neuf. Elles surveillent les chantiers et certaines font du service en poussant le rendement des prisonniers. Quelques contremaîtres n'acceptent pas cette méthode.

A la suite de plusieurs évasions, les officiers allemands ont inspecté minutieusement les clôtures, les barbelés du  camp sont considérablement renforcés, or les évadés sont partis du chantier et en partirons pendant de nombreux mois jusqu'à la découverte de l'organisation après un mouchardage.


9 mars - Pas de travail, appel dans les chambres, déménagement partiel de notre "carrée" pour loger des sous-officiers. Plusieurs bons camarades de Rennes se trouvent séparés de nous.


10 mars - Le soleil commence à chauffer l'après-midi et il fait meilleur sur les chantiers. Entendu le premier chant de l'alouette qui annonce le printemps.


Les prisonniers sont payés avec cette monnaie
qui n'a cours qu'à l'intérieur du camp
© collection personnelle
13 mars - Reçu notre troisième paie (travail de janvier). Les jours suivants la cantine met de nouveaux objets en vente et quelques articles d'alimentation. Morue, gâteaux, macédoine de légumes et poisson, pochettes d'amandes et raisins secs. De nombreuses valises sont encore achetées. Les marks vont se fondre rapidement. Un assez grand nombre de camarades reçoivent des mandats mais, à cinq marks pour 100 francs ce n'est pas intéressant. Les familles feront mieux d'employer l'argent en France.


15 mars - Touché 45 biscuits de guerre et le 16 un supplément de confitures envoyé par la Croix-Rouge. Le 17 touché un supplément de 11 cigarettes et 1/4 de paquet de tabac "Chébli". Mais le pain est définitivement abaissé à 375 grammes par jour. La part de saucisson est réduite à 20 grammes. Bientôt il ne restera plus rien ! Et le nombre des heures de travail augmente de semaine en semaine.

Nous avons eu le soir une deuxième conférence fort intéressante "Un voyage dans le Proche-Orient". Nous avons pu, pendant près de deux heures nous "évader" de notre pauvre vie. Cette conférence devait avoir lieu beaucoup plus tôt mais avec la censure ...

22 mars - Un certain nombre de "travaux légers" partent au Stalag. Plusieurs ont des chances de partir en France (les plus malades d'ailleurs).

23 mars - Pas de travail ce dimanche, rassemblement général le soir. On nous fait connaitre les sanctions prévues en cas d'évasion et  même si on s'approche trop près des barbelés. Le garde-à-vous n'est pas impeccable et l'annonce de sanctions provoque quelques murmures. Aussitôt, le commandant du camp fait annoncer que nous aurons seulement la demi ration de nourriture demain lundi. Nouveaux murmures. Nouvelle demi ration annoncée aussitôt pour jeudi prochain. Silence cette fois !

24 mars - Comme nous rentrons du travail, nous voyons le long du poste un K.G. debout, mains liées. Près de lui une grande pancarte "Parti le samedi, déjà saisi le dimanche !". C'est le même soir que nous avons la demie gamelle et le demi casse-croûte pour le lendemain.

25 mars - En allant à la soupe, nous voyons dans le réfectoire un K.G. debout le long de la cloison. Au dessus de lui une pancarte : "J'ai été surpris dans le local des colis". Ce voleur reçoit quelques gifles et injures. Un autre est dans le grand réfectoire et on annonce qu'il y a des complices.

27 mars - 1/2 ration le soir. Ensuite, conférence "Musique classique" présentée par ARNOULT ; cette soirée est très appréciée. Les officiers et quelques sous-officiers allemands y assistent, accompagnés de plusieurs civils. L'un deux, journaliste sans doute, prend trois photos au magnésium. Propagande ! Photo de la scène, avec ARNOULT, photo des officiers au milieu de la salle, entre les K.G., photo de l'ensemble. L'orchestre a exécuté plusieurs morceaux de Mozart, Schubert, Weber et ARNOULT a chanté plusieurs mélodies des mêmes auteurs.

Une modeste bibliothèque a été installée récemment. Peu de volumes. Un officier qui l'a visitée a dit au camarade qui la tient "A Saint-Lô, il y avait dix mille volumes à la disposition des prisonniers". Exposition d'œuvres de l'artiste décorateur MIRADOR. Plusieurs croquis humoristiques bien réussis : distribution de la soupe, le casse-croûte au dehors, le petit "S", le chemin de ronde, assainissement, latrines du IV C, l'attente sous le haut-parleur, les pieds dans la neige avec "On gèle ici, mais on a d'la musique", etc. puis un croquis poignant "Joyeux Noël" et un dessins très bien traité "Le retour".

30 mars - Nous avons tous travaillé aujourd'hui, soi-disant pour avoir le lundi de Pâques. Au retour, un attroupement est devant notre réfectoire. Nous nous approchons et voyons trois K.G. le long de la paroi avec des pancartes : "Chef de bande", "Complice des voleurs de colis". Deux sentinelles les gardent pour les protéger des coups qu'ils pourraient recevoir. Mais tous ceux qui viennent les engueulent de belle façon et les trois compères font triste mine. Grande animation dans la chambre, au retour. Il y a eu en effet distribution de 45 cigarettes, 10 grammes de tabac, 25 biscuits, 12 dattes et 100 grammes de pain en plus de la ration journalière. Et puis bobards sérieux de libération largement commentés. Les K.G. de la zone occupée seraient libérés en avril. Ce serait trop beau. La radio allemande a annoncé que la collaboration était chose faite.

31 mars - Nouveaux bobards de libération. Radio Lyon aurait annoncé que 43.000 prisonniers seraient libérés très prochainement (7.000 cultivateurs, 2.000 métallurgistes et ceux dont les dossiers déjà établis ont reçu une suite favorable).

Nous avons eu de la neige ce matin mais nous avons eu des journées meilleures en mars et les sentinelles qui nous surveillent maintenant sur les chantiers - quelquefois avec beaucoup de zèle - ont fait enlever les capotes. Evidemment, il y avait des moments où c'était justifié mais quelquefois il gelait très fort le matin jusqu'à dix heures. Le soleil monte plus haut sur l'horizon et éclaire toute la journée le demi-anneau des  monts de l'Erzgebirge. Les mouettes sont arrivées dans la région. Il vaudrait mieux être sur les bords de la Manche pour entendre leurs cris quand elles tournent au-dessus des bassin de nos ports.

4 avril - Reçu enfin une lettre  correspondance (une seule a été touchée en mars) et les cartes étiquettes pour les colis. Dès le lendemain celles-ci se traitent à raison de 5 ou 6 marks la pièce ou 2 quarts de boule... trafic, toujours trafic !

Pour la fin de l'hiver la visibilité dans le camp a été améliorée. Les sous-officiers "non arbeiteurs" ont été employés pour refaire les passages, les rigoles bordées de briques, et épandre du galet. Mais l'écoulement des eaux reste mal assuré car les grilles d'égout sont dans l'axe des chaussées, à vingt centimètres au-dessus du fond des rigoles.

Les mêmes sous-officiers ont bêché toutes les parties du terrain entre les rigoles et les baraques. Est-ce pour semer du gazon ou planter des patates ? Dans ce dernier cas il faudra renforcer considérablement la garde au moment de la récolte ! Par la suite, des plantations d'arbres ont été faites autour des baraques. Devrons nous attendre ici longtemps pour profiter de leur ombrage ?

20 avril - Nous avons un nouveau commandant et le rapport de ce jour nous annonce des mesures bienveillantes pour le matin. Nous aurons une demi-heure de plus pour dormir, c'est très apprécié. Reçu ce jour la troisième lettre à écrire pour avril.

22 avril - 1er jour de distribution de soupe au chantier. Elle est bien accueillie par tous mais on constate une fois de plus le peu d'esprit de camaraderie de certains "saute-au-rab".

24 avril - Conférence musicale : Rossini (ouverture de "Sémiramis" et "Guillaume Tell"), Musset (plusieurs lettres et "Les Nuits de mai"). Les officiers allemands assistaient à cette séance très appréciée.

25 avril - Bobards : libération au-dessus de 30 ans ! Dix classes seront réservées pour aller aux colonies pour défendre leur territoire contre toute attaque des Anglais.

Les colis arrivent par le centre de traitement de Turn (Trnovany)
avant d'être distribués - après  vérifications et fouille - aux P.G.

© collection personnelle 

Ce jour, arrivage de camions de tenues "kaki" neuves, chemises, caleçons, bidons. Nombreux commentaires, naturellement c'est pour la classe !

26 avril - Depuis quelques jours, nous avons touché des cigarettes de troupe et du tabac, envoyés par la Croix-Rouge, des biscuits. Ce soir on nous rembourse 1 mark 80 que nous avions versé il y a plus d'un mois pour avoir 180 cigarettes "Gauloises".

28 avril - On nous fait verser 2 marks 40 pour avoir 120 cigarettes... un de ces jours. C'est une façon comme une autre de dépenser notre paie. Mais comme certains avaient utilisé aussitôt les 1 mark 80 pour acheter des tickets de soupe, ils n'ont plus rien pour les cigarettes. Le prix de celles-ci a doublé (40 pfennigs le paquet). Nous les touchons effectivement le 30 avril. Deux journées de beau temps terminent le mois d'avril et le soleil est chaud l'après-midi. Quelques ouvriers travaillent le torse nu.

Préparatifs pour la fête nationale du 1er mai : mâts, oriflammes, guirlandes, silhouettes de travailleurs.

1er mai - Repos pour tout le monde. Le temps froid est revenu et il pleut aujourd'hui. Réunion des "Gars de la Manche". Nous sommes une cinquantaine. Nous avons constitué un fond de caisse et nous avons acheté de la bière et du tabac. Nous avons voulu trinquer "en Normands mais il manque de la "boun bère" et la "bouane goutte de café bi coëff".


3 mai - Temps redevenu glacial. Quel pays mon Dieu pour avoir un temps pareil !


Au mois de mars on avait affiché des menus pour la semaine. Maintenant, le menu journalier est affiché au réfectoire. Comme jadis au régiment. Titres ronflants ! Ainsi pour le 3 mai : 50 grammes de bœuf, ragoût hongrois - 4 mai : beefsteak rôti de 50 grammes. Mais comme par hasard, ces menus ne correspondent jamais à la gamelle du jour ! La viande est à peu près inexistante. Il y a eu des prélèvements entre la réception et la distribution et le poids des os compte !   

5 mai - Réveil à 4h15, travail à 6h. Quelques jours après, le commandant nous informe par le rapport que ce n'est pas lui qui décide mais la "Minérale". Personnellement, il veut faire tout son possible pour améliorer notre condition. Le duel "Minérale-Wehrmacht" va-t-il commencer ?

7 mai - Le soir, au retour du chantier, un grand bruit circule dans le camp. Changement de baraques, lits supplémentaires pour loger plus de monde. Arrivée de Yougoslaves. Départ imminent de 1.000 ou 2.000 d'entre nous. Naturellement ces nouvelles sont très commentées et un grand espoir nous gagne. On verra après que les partants allaient dans d'autres Kommandos ...

8 mai - Concert symphonique très réussi, en présence de tous les officiers. Ouverture de "Rosamonde" (Schubert), sérénade et "Le Roi des Aulnes" par ARNOULT, trois parties de "Lohengrin" par ARNOULT , "Ballet de Coppelis", "Dans les steppes de l'Asie centrale" de Bordina, "Images caucasiennes". A la fin, le camarade qui a présenté la conférence remercie le chef d'orchestre, les musiciens, ARNOULT et nous fait connaitre que c'est sa dernière conférence musicale, sinon la dernière réunion au théâtre et que nous pouvons sortir d'ici en emportant une grande espérance. Ces dernières paroles sont couvertes par une tempête de bravos. Comme il a prononcé ces paroles devant les officiers allemands nous en déduisons qu'il y a quelque chose de certains quant au départ dont on parle depuis tant de jours. Depuis une semaine aussi, nous avons touché à plusieurs reprises biscuits, dattes, figues, sucre, cigarettes, tabac. On en déduit facilement qu'on veut liquider les stocks avant le départ. Mais plus de déménagement, comme il était prévu, par baraques.

12 mai - Nous avons changé de baraques et dans la nouvelles nous récoltons surtout des puces. On ne parle déjà plus du grand départ. Tous les bobards ont cessé. Je crains que  nous ne restions ici encore longtemps ! Vu un journal de Paris qui parle des prisonniers mais rien d'officiel pour la libération.

14 et 15 mai - La fuite de Rudolph Hess en Angleterre fait bien dire des mots mais les Allemands n'aiment pas qu'on leur en parle.

16 mai - Touché le soir 30 grammes de tabac, 23 cigarettes, 27 biscuits, 2 figues, la moitié d'une boîte de bœuf soit 150 grammes, confiture.

18 mai - Touché confiture.

19 mai - Touché confiture, 52 biscuits.

20 mai - Touché 1/2 boîte de bœuf, 1/4 de sucre en poudre.

21 mai - Touché 6 biscuits, 1 paquet et demi de tabac de troupe, 18 "Gauloises".

Mercredi soir - On a demandé dans les chambres les noms des cultivateurs, des mineurs, des agents et ouvriers des Pont-et-Chaussées. Est-ce en vue de l'envoi en congé de libération ? 280 K.G. sont encore partis dans d'autres Kommandos. Cela fait plus de 400 en trois fois !


22 mai - Les Serbes sont arrivés. Ils ont été parqués dans trois baraques et il nous est interdit de les approcher. Des sentinelles gardent tous les passages. Ces camarades de lutte éveillent évidemment notre curiosité mais provoquant un bon mouvement de solidarité. Par dessus les sentinelles, les paquets de tabac ou de cigarettes voltigent, ainsi que biscuits, allumettes. Certaines sentinelles font la navette pour la distribution. Naturellement, du côté serbe, courses et bousculades, aussi le soir le commandant du camp fait connaitre que nous pouvons remettre tabac et cigarettes à nos camarades serbes au lieu de les jeter, mais nous sommes toujours isolés.
Krska ZHIVANOVICH, à l'extrême droite et des camarades Serbes et Français à Kosel dont  François BOURHIS, assis 2ème à droite, Maurice PARANT, 1er à droite au 2ème rang et Jean TAGHON, 5ème à partir de la gauche au dernier rang.
© Borislav Sokolovitch
Depuis quelques jours de nombreux colis arrivent. Aujourd'hui plusieurs camions. On trie ceux des prisonniers qui doivent partir. Car on annonce des départs : 152 devraient partir aujourd'hui et on a enlevé les brassards des K.G. de plusieurs colonnes. Il y en a de partis ce matin par petits groupes. Pour de petits Kommandos parait-il ! Ce n'est donc pas encore la classe.


La radio allemande a parait-il annoncé jeudi soir 22 qu'à la suite des accords de collaboration, tous les prisonniers d'Allemagne allaient partir en congé de libération. Le mouvement se ferait à partir du 25 mai et durerait 3 mois. Ceux qui n'auront pas de travail en France reviendront comme travailleurs civils. On parle aussi de constitution d'une forte armée coloniale pour défendre nos possessions d'Outre-mer contre toute entreprise anglaise !

28 mai - Violent orage au dessus de notre plaine et des monts qui la ceinturent. En cette fin de mai, une jardinière et ses aides ont aménagé des parterres fleuris le long de nos baraques. Nous avons peine à croire que c'est pour nous qu'on plante tant de bouquets de fleurs. De là à penser que nous allons partir et laisser la place aux civils...

1er et 2 juin - Pentecôte, journée de grande chaleur. Bustes nus ou simples maillots, shorts et caleçons courts, slips ; nombreux coups de soleil, dos pelés !
Ration de pain réduite le 2 à 250 grammes. Nombreux commentaires, changement de baraque le soir pour libérer deux nouvelles baraques du camp B. Il va donc arriver d'autres Serbes.

Cours du tabac gris : 1 mark 70 (1/4 de boule : 2 marks). Cela diminue, bien qu'on ait touché la paie le 30, mais il y a du tabac dans toutes les valises. Tabac bleu : 3 marks.

Le "Trait-d'Union" du 28 mai a donné des détails sur la libération des prisonniers anciens combattants de la guerre 1914-1918. Note officielle du haut-commandant allemand. Cette fois il y aurait quelque chose de tangible.

3 juin - Ration de pain à 500 grammes, ce qui rétablit l'équilibre avec la veille. Il fait chaud et les "huiles" se promènent en culotte courte "à pont" en basane et petite veste ouverte laissant voir l'espèce de sous ventrière en cuir, souliers, socquettes et protège mollets, c'est curieux ! Quelques fois un veston très chic avec cette culotte. Les femmes ont sorti les toilettes régionales aux couleurs vives : tabliers, corsages à manches bouffantes.


3 et 4 juin - Arrivée de nombreux ouvriers italiens : plusieurs milliers. Impressions diverses, même de la part des chefs de chantier allemands - "Franzoze besser".


7 juin - Décoration de la place des "Werkshutz", drapeaux allemands et italiens. L'après-midi, grande manifestation par les Allemands en l'honneur des ouvriers italiens.


9 juin - Arrêt du travail pour les anciens combattants. Leur départ est annoncé comme très proche.

11 juin - Reçu de la Croix-Rouge, 11 cigarettes, 35 grammes de tabac, 11 biscuits, 150 grammes de bœuf, un peu de sucre.

18 juin - Reçu de la Croix-Rouge, 55 cigarettes, 37 grammes de tabac, 42 biscuits, une boîte de corned beef, un peu de sucre.
Grand émoi le soir dans le camp car le bruit court de la libération prochaine des classes 20, 21, 22 !

21 juin - Départ des anciens combattants 14-18. Enfin !

22 juin - On apprend au camp des hostilités entre la Russie et l'Allemagne. Commentaires nombreux et variés ! Les jours suivants les communiqués sont affichés et nous apprennent l'avancée foudroyante des troupes allemandes.

26 juin - Reçu de la Croix-Rouge : 30 cigarettes, 30 grammes de tabac, 18 biscuits, 150 grammes de bœuf conserve. On ne nous oublie pas à la Croix-Rouge !

29 juin - Spectacle : revue "Stalag en folie" et "Sexe à pelle et pioche", très applaudie. Numéro de music-hall avec une dizaine de figurants déguisés en filles nues avec tutus en papier, cache seins. Cette soirée obtient un grand succès et sera renouvelée la semaine prochaine.

6 juillet - Triage des camarades partant pour d'autres Kommandos.

11 juillet - Touché de la Croix-Rouge : 73 biscuits, 1/2 boîte de bœuf en conserve, 100 cigarettes, un peu de sucre. Très apprécié !

12 juillet - Spectacle le soir "Le général est mort à l'aube". Au moment pathétique le rideau s'abaisse et nous sommes invités à regagner nos chambres pour l'appel du soir (nouveau commandant de camp, nouveau règlement !). Le général Lee ne mourra pas devant nous grâce aux consignes !

13 juillet - Cela devient sérieux ! Appel général dans les chambres, on ferme les issues portes et fenêtres (les portes à clef).
Le matin, riz à la place de café.
On annonce l'envoi en congé de libération des pères de trois et deux enfants. La libération ne se ferait plus par classe !

Léon EBURDERY, dessiné par ? ,
extrait de "Reflets" n°3 de juin 1941
© collection privée
14 juillet - En rentrant du travail, nous sommes informés que nous pourrons, entre 8h et 8h1/2, commémorer dans le grand réfectoire notre fête nationale. L'orchestre jouera "La Marseillaise". Cette manifestation commence par un pas redoublé (salut au 75ème) puis le portrait du maréchal Pétain apparaît sur la scène. Agrandissement fait par DURANTON. Applaudissements frénétiques (on déchantera plus tard). EBURDERY chante "La Madelon" et tout le monde reprend au refrain.  Quelques mots de MALÈS puis minute de silence où chacun pense à tous ceux - parents et camarades - tombés pour la Patrie. Enfin éclate "La Marseillaise" écoutée en silence. Autorisés à la dernière minute à chanter le refrain, nous ne nous faisons pas prier. Est-ce possible ? Quel contraste entre notre situation de prisonniers et ce refrain guerrier et sanguinaire !


17 juillet - Nouvelle soirée musicale très réussie où assistaient officiers "armée" et trois officiers "S.A.", civils de l'Hydrierwerk : œuvres de Beethoven, Mozart, Schubert. Romances chantées par Louis ARNOULT. L'heure de l'appel approche, flottement sur la scène. Le camarade qui présente la soirée ne sait comment faire et dit qu'il a toujours des paroles malheureuses... Louis ARNOULT parait et va chanter "Je jette au vent" mais l'officier allemand se lève et lève la main "Fini" dit-il ! Le règlement est de rigueur !

19 juillet - Touché de la Croix-Rouge : 100 cigarettes, 76 biscuits, 150 grammes de bœuf, 15 morceaux de sucre.


26 juillet - Touché : 42 biscuits de la Croix-Rouge.

3 août - Désinfection des baraques. Tout le monde dehors à 5 heures du matin, en caleçon court. Rien à faire pour garder un maillot. Il fait frais et le brouillard tombe vers 7 heures. On a froid à ce moment là. Visite de quelques valises par les soldats allemands. On fait quelques mouvements pour se réchauffer. A 8 heures le soleil commence à nous réchauffer, heureusement. Et toute la journée on va se promener en short. Les Serbes ont une simple serviette qui se balance au vent. Visions fugitives ... Enfin, belle journée ensoleillée, ce qui vaut des coups de soleil à ceux qui ne se sont pas entraînés. Casse-croûte sur l'herbe. Les efféminés plastronnent au milieu des groupes ! Pendant ce temps les vapeurs de soufre étendent sur le carreau puces et "totos". Le soirs nous ramassons les cadavres dans les couvertures et les vêtements. Deux jours après 500 Serbes du camp nous ont quittés et quelques jours ensuite un convoi de coloniaux anglais venant de l'île de Crête sont arrivés. Quelques Australiens aussi. Immédiatement, échanges, achats, ventes de capotes, blousons, pantalons, musettes, couteaux. Un Français entre dans une chambre et demande une veste, sans se retourner un Anglais lui répond en français "Les Anglais ne changent pas leur veste". Allusion aux événements actuels.

Août - La vie continue au camp, le cours du tabac a tombé car nous avons touché beaucoup de cigarettes. De même pour le pain et les tickets de soupe. Depuis le début de juin des patates tous les jours avec une demi-gamelle de jus et de choux. Au chantier, les Italiens chinent tabac et cigarettes et proposent argent. Echanges pain, margarine, cours en hausse. Français et Italiens ont maintenant la facilité d'acheter du vin aux cantines à 2 marks 50 en moyenne le litre. Une paille ! Mais c'est au chantier le prix d'un paquet de tabac ! Au camp, on parle de quelques couples ...


Le 15 août, nombreux bobards : collaboration totale avec l'Allemagne. Le gouvernement français a prévenu l'Amérique et l'Angleterre que tout débarquement en France et aux colonies entraînera l'état de guerre. Libération immédiate jusqu'à la classe 38. Les classes 39, 40, 41 iraient combattre en Russie. Un croiseur français a été coulé par cinq bateaux anglais. La libération commencerait le 10 septembre et serait terminée vers le 20 octobre. Les Américains ont débarqué en Normandie, les Anglais en six points du territoire français !!!

L'année 1941 s'est achevée sans heurt, mais avec pour nous les mêmes alternatives de découragement et d'espoir. Bobards de plus en plus fantastiques et "officiels". Quelques parties de l'usine ont été mises en route : odeurs nauséabondes. On pousse activement l'établissement de la ligne de voyageurs : petite gare, premier train.

L'accoutrement comique des Italiens au chantier, leggins en carton bitumé et ficelle, ou en sac à ciment fait jaser. Ils en bavent au chantier !

Départ des Chypriotes. On vide entièrement le camp B au profit du camp A. On va recevoir des Français venant de la Ruhr. La nourriture ne s'est pas améliorée. On trouve dans la soupe des patates cuites dans leur peau et du gravier dans le fond de la gamelle.


On nous distribue maintenant des journaux à profusion. Quelques numéros aussi de "L'Illustration", "La Semaine", "Der Adler", etc. et nous pouvons, par les photographies, nous rendre compte de pas mal de choses : combats à l'Est, destructions anglaises en France. 


Est-ce que 1942 verra la fin de notre exil ? 

La nuit de Noël s'est passée dans une gaîté relative et nous avons chanté. Il fallait cette nuit pour chasser le cafard.


Fin  

Texte de Marcel MAILLARD - Matricule 12.081/FS133 - habitait Cherbourg en 1953, décédé peu après !

(original sera déposé prochainement au P.A.V.C.C. de Caen)